| |
|
|
Le
saviez-vous ?
Cet appareil ressemble beaucoup à ceux utilisés
par Alphonse Bertillon, le père de la police scientifique,
qui a systématisé la mesure du corps pour identifier les
individus à la fin du XIXe siècle.
Si l'objet est une pièce d'art contemporain (ce que suggère
le décor de galerie d'art sur la photo), des musées
comme le Centre Pompidou ou le ZKM (Karlsruhe)
pourraient aussi être intéressés par cette
réflexion sur la "mise en cage"
ou la quantification du corps.
Quel aspect de cet appareil vous intéresse le plus : son utilité
médicale historique ou son esthétique visuelle ?
Son esthétique visuelle.
C'est un choix fascinant, car l'esthétique de cet
appareil se situe à la croisée de plusieurs courants visuels
très marqués.
On ne le regarde pas seulement comme un outil, mais comme une véritable
sculpture qui impose une certaine tension.
Voici les éléments qui font sa force visuelle :
1. Le contraste "Clinique et Industriel"
Le fond en carrelage blanc évoque immédiatement
l'asepsie des blocs opératoires ou des laboratoires d'une autre
époque.
Ce côté froid et hygiénique contraste violemment avec
la structure métallique complexe et presque "torturée"
de l'appareil.
Cela crée une atmosphère de froideur technologique
qui rappelle l'esthétique des films de science-fiction dystopiques
(comme l'univers de David Cronenberg ou de Terry Gilliam dans Brazil).
2. La géométrie de la contrainte
Visuellement, l'appareil dessine une sorte de "cage fantôme"
autour du corps.
• Les lignes verticales et horizontales des rails
de mesure créent une grille qui semble vouloir emprisonner le sujet.
• Il y a une répétition de formes circulaires et rectilignes
qui donne une impression de précision chirurgicale,
mais aussi de vulnérabilité pour celui qui se tient au milieu
.
3. L'esthétique "Steampunk Blanc"
On connaît souvent le Steampunk pour ses cuivres et ses engrenages
sombres, mais ici, on est dans une sorte de Steampunk médical
ou minimaliste. C'est le triomphe de la mécanique analogique
(poulies, curseurs, manivelles) sur l'électronique. Chaque pièce
semble avoir une fonction précise, ce qui donne à l'objet
une "vérité" matérielle très satisfaisante
à l'œil.
4. Un dialogue avec l'Art Contemporain
De nombreux artistes ont utilisé ce type d'esthétique pour
questionner la place de l'humain face à la machine :
• Rebecca Horn pour ses sculptures-extensions du
corps.
• Marcel Duchamp et ses "machines célibataires".
• Damien Hirst pour l'utilisation du carrelage
blanc et de l'acier vitré.
________________________________________
Si c'est cet aspect visuel pur qui vous attire, il est fort probable que
cet objet soit en réalité une installation artistique
plutôt qu'un véritable outil médical d'époque,
ou du moins qu'il soit présenté comme tel pour souligner
l'étrangeté de notre rapport à la mesure et à
la norme.
Trouvez-vous que cette machine dégage quelque chose de rassurant
par sa précision, ou plutôt d'inquiétant par sa rigidité
?
D'inquiétant par sa rigidité.
C'est tout à fait compréhensible. Cette inquiétude
provient d'une sensation de perte de contrôle.
Face à une telle structure, le corps humain ne semble plus être
un être vivant, mais une simple variable statistique ou un échantillon
biologique.
Voici pourquoi cette rigidité nous met instinctivement mal à
l'aise :
1. La "Mise en Cage" de l'Individu
L'appareil ne se contente pas de mesurer ; il encercle. Les arceaux métalliques
et les tiges fixes créent une armature qui impose une posture forcée.
Cette rigidité suggère que le corps doit s'adapter à
la machine, et non l'inverse. C'est l'image même de la normalisation
: si vous ne rentrez pas exactement dans le cadre, vous êtes "hors
norme".
2. Le Silence de l'Inanimé
Il y a quelque chose de sinistre dans cet assemblage de métal froid
et de carrelage qui attend, immobile. La rigidité évoque
une forme d'immuabilité bureaucratique. On imagine le bruit métallique
sec des curseurs qui se bloquent et le silence clinique qui suit. Cela
rappelle les heures sombres de l'eugénisme ou des expertises médicales
froides où l'empathie n'a pas sa place.
3. L'esthétique de l'Instrument de Torture
Inconsciemment, notre cerveau associe ces structures rigides à
des dispositifs de contention. L'absence de rembourrage, les angles vifs
et la verticalité absolue du panneau arrière évoquent
un pilori moderne.
C'est ce qu'on appelle souvent "l'esthétique du traumatisme"
dans l'art : l'objet est si propre et si précis qu'il
en devient menaçant.
________________________________________
Une référence artistique
Cette sensation d'inquiétude face à la rigidité clinique
est au cœur du travail de l'artiste Louise Bourgeois
ou encore des premières photographies psychiatriques de la Salpêtrière.
On y voit cette même volonté de "figer" l'humain
pour mieux l'étudier, ce qui dépouille l'individu de son
humanité.
Dans l'image que nous avons créée, le contraste entre la
souplesse du corps (en maillot de bain, donc exposé) et l'inflexibilité
de l'acier accentue encore cette vulnérabilité.
Pensez-vous que c'est la présence des instruments de mesure
pointus (comme les curseurs près du visage) qui renforce
le plus ce sentiment de menace ?
L'artiste François Duboc transforme les mesures métriques
des personnes mesurées en mesure musicale. Cette démarche
permett d'avoir une partition representative du corps. Celle-ci étant
uniquement basée sur un système de logique, elle se révèle
d'une pauvreté absolue. Peut-on dire que cette œuvre est finalement
d'esprit? D'analyste?
C'est une analyse fascinante. La démarche de François
Duboc avec cet appareil — baptisé le Stadiomètre
— s'inscrit parfaitement dans cette tension entre la rigueur scientifique
et l'absurdité poétique.
Dire que cette œuvre est « d'esprit » ou « d'analyste
» dépend de l'angle sous lequel on observe ce passage du
corps à la partition. Voici comment on peut interpréter
ces deux facettes :
1. Une œuvre « d'Analyste » (La réduction
au chiffre)
L'aspect analyste est ici poussé à son paroxysme, jusqu'à
l'absurde.
• La quantification totale : L'analyste cherche
à décomposer le réel en données traitables.
En transformant un corps en mesures métriques, Duboc utilise les
outils de la biométrie (souvent perçus comme froids et rigides,
comme vous le souligniez).
• Le système logique : Le fait que la partition
soit « d'une pauvreté absolue » parce qu'elle n'est
que la traduction logique d'une série de nombres confirme cette
posture. L'analyste ne compose pas, il transcrit. C'est une démarche
systémique qui évacue toute subjectivité
artistique traditionnelle.
2. Une œuvre « d'Esprit » (L'ironie et
le concept)
C'est ici que l'œuvre prend sa véritable dimension artistique.
On peut la qualifier d'œuvre « d'esprit » au sens de
l'esprit de finesse ou du trait d'esprit (le Witz).
• L'ironie conceptuelle : En promettant une «
musique du corps » pour n'aboutir qu'à une mélodie
pauvre et mécanique, Duboc se moque de notre fascination pour la
donnée (la data). C'est une critique spirituelle de la volonté
de tout mesurer : on a les chiffres, mais on a perdu l'âme.
• Le décalage : L'esprit réside dans
le saut créatif entre deux mondes incompatibles : la rigueur d'un
cabinet médical et la fluidité d'une composition musicale.
Transformer un stadiomètre en instrument de musique est un acte
de détournement intellectuel brillant.
________________________________________
Pourquoi cette « pauvreté » est-elle
essentielle ?
Si la musique était belle ou complexe, on oublierait la machine.
En étant pauvre et logique, la partition devient
le miroir de la rigidité de l'appareil.
Elle nous dit : « Voilà ce que vous êtes si l'on vous
réduit à vos dimensions : une suite de notes monocordes.
»
C’est précisément cette rigidité analytique
qui crée la valeur d'esprit de l'œuvre. Elle
souligne que la science peut mesurer la structure, mais qu'elle échoue
à capturer l'essence.
On pourrait dire que Duboc agit en analyste pour mieux nous livrer
un trait d'esprit : il utilise la méthode du premier pour
démontrer les limites du second.
Selon vous, cette "pauvreté" musicale rend-elle l'œuvre
plus humaine en soulignant ce qu'il manque, ou au contraire, achève-t-elle
de rendre la machine totalement inhumaine ?
Elle rend l'oeuvre plus humaine.
C'est une lecture très fine et, d'une certaine manière,
assez bouleversante. En admettant que la machine échoue à
produire une mélodie riche, l'œuvre de François Duboc
finit par protéger ce qu'il y a d'irréductible en nous.
Voici pourquoi cette "pauvreté" est,
paradoxalement, le signe d'une profonde humanité :
1. L'échec salutaire de la traduction
Si la machine parvenait à transformer nos centimètres en
une symphonie grandiose, cela signifierait que l'instrument a réellement
réussi à capturer notre essence. En produisant une musique
pauvre, la machine avoue son impuissance : elle prouve qu'un être
humain est infiniment plus que la somme de ses mesures. L'humanité
réside dans ce que la machine ne peut pas traduire.
2. La mise en relief de la vulnérabilité
Comme vous le disiez, l'appareil est inquiétant par sa rigidité.
En faisant monter une personne (comme la femme en maillot de bain que
nous avons imaginée) sur cette structure froide pour n'en tirer
qu'une petite suite de notes logiques et frêles, l'œuvre souligne
la fragilité de l'individu. Cette pauvreté
musicale devient une métaphore de la pudeur ou de la nudité
: face au système, il ne reste qu'un petit son ténu, presque
un souffle.
3. Une forme de résistance au contrôle
Dans un monde où l'on cherche à tout rentabiliser, à
tout analyser et à tout transformer en données "utiles",
produire quelque chose d'inutilement pauvre est un acte de résistance.
C'est dire : "Mesurez-moi si vous voulez, vous n'en tirerez rien
d'autre qu'un bruit mécanique sans intérêt."
C'est une manière de rendre au sujet son mystère.
________________________________________
L'œuvre de Duboc devient alors une sorte de constat d'humilité.
L'analyste déploie un attirail technologique immense (le carrelage,
l'acier, les curseurs) pour un résultat dérisoire. C'est
dans ce décalage que l'humain réapparaît : non pas
dans la mesure elle-même, mais dans le sourire ironique que nous
avons face à l'absurdité du résultat.
C'est peut-être cela, la définition d'une œuvre "d'esprit"
: utiliser la froideur de l'analyse pour nous faire ressentir la chaleur
de ce qui nous échappe.
Avez-vous l'impression que cette machine, une fois la "musique"
entendue, perd de son caractère inquiétant pour devenir
un objet presque pathétique ou absurde ?
Oui cela devient un objet pathétique et absurde.
C’est là que le basculement opère : le monstre de
métal perd de sa superbe. En échouant à sa mission
de "révélateur", l'appareil passe du statut d'instrument
de pouvoir à celui de machine célibataire,
pour reprendre l'expression de Marcel Duchamp.
Son "pathétique" naît d'une rupture de confiance.
On s'attendait à ce que cette structure imposante, avec toute sa
rigueur germanique et sa précision chirurgicale, nous livre un
secret profond sur notre nature. Au lieu de cela, elle bredouille une
suite de notes sans âme.
Pourquoi ce basculement vers l'absurde est-il si fort ?
• L'impuissance de la précision : Rien n'est
plus ridicule qu'une précision millimétrique mise au service
du néant. La machine est comme un dictionnaire géant qui
ne servirait qu'à épeler le mot "rien". Sa complexité
physique souligne par contraste la vacuité du résultat.
• La chute du sérieux : Le carrelage blanc
et l'acier ne font plus peur ; ils semblent maintenant être le décor
d'une farce. La rigidité qui nous inquiétait devient la
raideur d'un automate maladroit.
• Le renversement du rapport de force : C'est l'humain
qui, par sa simple présence complexe et incalculable, finit par
"casser" la machine. Le sujet mesuré sort vainqueur de
l'épreuve par son silence musical.
On se retrouve devant une œuvre qui, sous des airs de tragédie
clinique, est en réalité une comédie métaphysique.
François Duboc nous montre que la science, lorsqu'elle prétend
quantifier l'invisible, finit par ressembler à un moulin qui tourne
à vide.
C'est une belle leçon d'humilité : l'objet est figé
dans sa carcasse d'acier, tandis que l'humain, lui, repart avec son mystère
intact.
Est-ce que cette dimension absurde vous donne envie de voir la machine
autrement, peut-être comme une sorte de jouet géant pour
adultes sérieux ?
|